EXPOSÉ DU COMMISSAIRE LOUIS MICHEL À L’OCCASSION DE LA CONFÉRENCE SUR LA SENSIBILISATION DE L’OPINION PUBLIQUE SUR LA SOLIDARITÉ NORD SUD

20 mai 2005

 

Introduction

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux d’être ici aujourd’hui et de m’adresser à vous sur un sujet tel que la sensibilisation de l’opinion publique à la solidarité Nord-Sud.

Le monde vit un paradoxe effrayant. Les moyens scientifiques, technologiques et humains n’ont jamais été si importants qu’aujourd’hui. Et pourtant la pauvreté persiste à l’échelle mondiale.

Le monde riche et ses leaders acceptent, en témoins passifs, les inégalités sordides qui se répandent et défigurent une certaine idée de l’homme. Des populations entières, dont des millions d’enfants de moins de cinq ans sont victimes de maladies et de maux pour lesquelles existent des traitements, des thérapies et des solutions. Le monde riche peut les guérir, peut les sauver, et pourtant nous les laissons dans leur terrifiante solitude, enfermés dans leur douleur.
J’ai presque honte, en prononçant ces mots, de joindre, moi aussi, ma banale incantation à tous ces discours qui trop souvent ressemblent à de la bonne conscience.

Ainsi par exemple, il y a maintenant plus de quarante ans que nous promettons de consacrer 0,7% de notre produit intérieur brut au développement. Quelle excuse avons-nous encore aujourd’hui pour ne pas réaliser ces objectifs?

Je voudrais donner à voir l’ampleur du défi qui nous attend, en évoquant les données d’un sondage de l’Eurobaromètre réalisé conjointement avec l’OCDE. Celles-ci révèlent que 88% des citoyens européens n’ont jamais entendu parler des Objectifs du Millénaire, 4 ans après leur adoption.

Un autre constat marquant de ce sondage est la large méconnaissance des ce que l’Europe fait pour le développement. Beaucoup ignorent même que nous sommes le premier donateur monsial d’aide.

Comment mieux informer et sensibiliser à l’importance d’une politique européenne ambitieuse en faveur du développement ? En expliquant encore et encore à l’opinion publique pourquoi il est essentiel pour l’Europe d’avoir une politique d’aide extérieure.

Pourquoi est-il fondamental pour l’UE de mener une politique de développement ambitieuse ?


Il y va d’un devoir de solidarité, d’engagement moral (l’homme universel).

Il y va de notre intérêt, aussi. Dans un monde de plus en plus globalisé, les conséquences de nos actions – ou de notre manque d’action - ne s’arrêtent pas à la frontière entre deux pays. Les maladies transmissibles, le changement climatique, l’instabilité politique et sociale d’une région ont des impacts qui vont bien au delà d’un territoire national. Le fait d’être les membres d’une entité privilégiée – l’Union européenne – ne nous protège pas de telles catastrophes.
Je vous dirai qu’il ne s’agit pas seulement d’être altruiste, mais que la solidarité a un lien étroit avec notre propre prospérité et notre propre sécurité.

Nous devons nous souvenir qu’aujourd’hui, les conflits, l’insécurité, l’émergence du terrorisme international nous concernent tous. Et de nombreux programmes de développement, quand ils s’attaquent à l’exclusion sociale, quand ils encouragent la bonne gouvernance, quand ils soutiennent le développement économique contribuent à prévenir la montée des réseaux terroristes, qui autrement tirent parti de la précarité des populations.

Les risques d’une mondialisation mal maîtrisée constituent également un défi qu’une politique d’aide extérieure peut aider à relever. Parce que nous n’avons pas été capables de mettre en place une véritable gouvernance mondiale, la mondialisation a eu un effet d’accélérateur des inégalités dans certaines parties du monde. Il est aujourd’hui de notre devoir et de notre intérêt de tout faire pour réduire ces inégalités qui sont vécues comme autant d’injustices.
L’Europe doit utiliser de manière harmonisée ses ressources et son expérience pour se transformer en « continent passerelle ». Elle doit favoriser l’émergence d’un nouvel équilibre entre le Nord et le Sud. Elle verrait alors son rôle et son poids politique s’accroître sur la scène internationale.

Nous ne pouvons manquer cette opportunité d’élargir la zone d’influence de l’Europe. Nous devons d’ailleurs nous rappeler que d’autres travaillent déjà à élargir leur rayonnement.

Les 3 Communications

Volume de l’aide
La Commission a adopté récemment une communication attirant l’attention des Etats-membres sur le besoin crucial d’augmenter les ressources disponibles pour le développement. Je crois que nos Etats-membres doivent montrer la bonne direction en prenant l’initiative d’annoncer une progression claire vers le but de 0,7%. C’est ce que j’ai indiqué lors de ma tournée dans les capitales européennes.

Avec la proposition qui a été faite aux Etats-membres, les moyens de l’aide augmenteront à partir de 2010 de 20 milliards d’euros par an. Nous passerions ainsi de plus ou moins 46 milliards d’euros à 66 milliards d’euros.

Je reconnais que le développement est un nouveau domaine pour les nouveaux Etats membres. C’est pourquoi j’ai proposé des cibles intermédiaires pour les EU-10. Je propose 0,17% en 2010 afin que les EU-10 atteignent 0,33% en 2015. Alors que nous commémorons ce mois-ci l’anniversaire de l’arrivée au sein de l’Union des 10 nouveaux membres, c’est l’occasion pour ces pays nouveaux adhérents de manifester leur adhésion aux valeurs fondatrices de l’UE, dont une des projections les plus concrètes est la coopération au développement : solidarité, engagement personnel, respect de l’autre.

Cette recommandation fait partie d’un paquet de trois communications que la Commission a adoptées et qui doivent être présentées au Conseil. Elle évoque également les nouvelles sources de financement. A ce sujet, la Commission partage pour l’essentiel les réflexions des institutions de Bretton Woods : toute recherche de financement supplémentaire ne peut en aucun cas devenir un prétexte pour retarder ou réduire les engagements d’accroissement de l’aide publique.

Efficacité et cohérence
L’efficacité de l’aide constitue un autre défi. Nous devons mettre en œuvre nos discours politiques sur l’appropriation, le partenariat, l’alignement sur les processus nationaux, les approches fondées sur les résultats. Des instruments comme l’aide budgétaire, par exemple, devraient être davantage utilisés. Nos procédures doivent être harmonisées. Nous devons être plus flexibles, plus stables, et plus prévisibles. Nous devons avoir la capacité d’intervenir vite quand les pays sont confrontés à des chocs externes.

Nous devons aussi assurer la cohérence des politiques pour le développement. La Commission a identifié 11 domaines concernés par cet objectif. La recherche, l’agriculture, la pêche, l’environnement, le commerce, etc., peuvent générer une valeur ajoutée pour l’aide.

Focus on Africa
Le troisième élément de ce paquet de communications, c’est la focalisation sur l’Afrique. Le retard y est considérable, la misère y est insupportable. Une grande partie de l’accroissement de l’aide publique doit aller à l’Afrique. Notre action se déploie sur trois plans :

-Le plan politique : nous devons consacrer des moyens importants pour soutenir les réformes nécessaires à une gouvernance efficace, plus respectueuse de l’état de droit, la démocratie, et de l’accès égal des citoyens aux services. Nous devons encourager la réforme issue du mécanisme de revue par les pairs, assurer le refinancement de la Facilité pour la Paix, et faire participer la société civile à la vie démocratique.

-Le deuxième axe, c’est le domaine économique. Il faut financer rapidement des grands réseaux trans-africains de communications. L’Afrique a besoin au plus vite de ports, d’aéroports, de chemins de fer, d’une politique régionale de l’énergie et de l’eau.

-Le troisième plan, c’est le social au sens large : l’éducation, la santé, la culture, l’environnement, l’égalité hommes-femmes.

Mesdames, Messieurs,

Cette année est l’année du développement. Ce thème est placé au sommet de l’agenda des débats dans les plus hautes instances internationales : en juin, le sommet européen ; en juillet, le sommet de la G8 ; et en septembre le sommet sur les Objectifs du Millénaire. L’Union européenne, en tant que plus important donateur au monde, doit montrer l’engagement de la communauté internationale.

C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à présenter aux responsables des Etats membres et à leur société civile ma vision du développement en vue du Sommet onusien de septembre. Je considère politiquement impératif que l’Union donne un message crédible et cohérent d’une solidarité basée sur le modèle européen.

Nouvelle note de politique générale
Je ne peux passer sous silence un second chantier en cours : le débat public sur une nouvelle politique de développement pour l’Union, afin notamment d’y inclure les Objectives de Développement du Millénaire.
J’ai associé à la nouvelle note de politique générale, outre la Commission, le Parlement et les pays partenaires, la société civile au sens large. Les ONG en particulier ont été invitées à prendre part à ce travail au travers de rencontres dans plusieurs capitales européennes.

Mesdames, Messieurs,

Nous avons donc un plan de travail important devant nous. Il doit nous mettre à l’avant-garde politique de cette année du développement.

Je voudrais vous inviter à vous engager vous aussi dans le débat. Je suis conscient que vous êtes des agents multiplicateurs privilégiés. Je compte sur votre appui pour mobiliser l’opinion publique autour de l’aide européenne au développement. Ceci a d’autant plus de signification que nous entrons dans une année où nous serons tous amenés à expliquer une fois de plus l’Europe aux citoyens, à l’occasion des processus de ratification de la Constitution européenne. Et quelle autre projection concrète symbolise mieux que la coopération au développement les valeurs fondatrices de l’UE : solidarité, engagement personnel, égalité et respect de la personne huamine ?

Je crois profondément que nous pouvons relever les défis qui nous attendent. Nous pouvons réduire de moitié la pauvreté à l’horizon de 2010. Il suffirait que nous décidions tous ensemble et en même temps de partager une part infime de notre richesse, à la marge de notre opulence.

“Nous sommes la première génération qui peut regarder la pauvreté extrême en face et dire avec conviction : nous avons l’argent, nous avons les médicaments, nous avons la science. Mais avons-nous la volonté de tirer un trait sur la pauvreté ?” - Bono, septembre 2004.

Je vous remercie.
 


 
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