Belgique : RTBF Radio - « Face à l’info »,
18h15 le 5 novembre 2004
   


M. Shashi Tharoor, Secrétaire général adjoint
à la communication et à l’information des Nations Unies,
s’entretien avec le journaliste Eddy Caekelberghs


E.C. : Merci d’être « face à l’info ». J’ai le plaisir donc ce soir de recevoir le Secrétaire général adjoint des Nations Unies, en charge de la communication et de l’information, l’écrivain indien Shashi Tharoor, qui est également l’un des confidents, l’un des hommes-clé, le plus proche du Secrétaire général Kofi Annan, depuis plusieurs années déjà. Monsieur Tharoor, bonsoir, bonjour pour vous.

S.T. : Merci Bonjour, bonsoir à vous.

E.C. : Merci. Monsieur Tharoor, l’actualité de ces 48 dernières heures est marquée par deux grands événements tout à la fois. Si vous le permettez nous en parlerons successivement : l’élection américaine, mais aussi et avant tout, l’état de santé du leader de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat. On ne sait toujours pas officiellement bien sûr si Monsieur Arafat est décédé ou non, mais les résultats cliniques ne semblent pas du tout encourageants. Alors quoi qu’il en soit, sur le terrain, beaucoup disent que éventuellement, même si c’est cynique, la disparition de Monsieur Arafat pourrait être l’occasion de relancer un processus de discussion entre l’autorité israélienne et une nouvelle autorité palestinienne. Comment voyez-vous cela depuis le siège des Nations Unies ?

S.T. : La disparition d’un leader élu est toujours tragique et je ne pense pas qu’il faut la voir dans un autre contexte que dans un contexte tragique. Mais c’est vrai que le moment est bienvenu pour la relance d’un processus de paix au Moyen-Orient. Cela fait déjà quelques années qu’on parle d’une feuille de route pour cette région. Malheureusement on n’a pas eu de progrès depuis longtemps. Donc, si un changement de leadership dans cette région peut avoir un effet positif sur ce processus, c’est quelque chose de très souhaitable. Mais en ce qui nous concerne, nous avons toujours souhaité une relance du processus de paix, même avec les leaders actuels. C’est-à-dire que, si le Président Arafat rentre en bonne santé, il est essentiel pour nous que le processus recommence.

E.C. : Nous nous posons évidemment cette question et nous vous la posons en tant que haut responsable des Nations Unies parce qu’il faut le rappeler, à celles et ceux qui nous écoutent, les Nations Unies en tant que telles jouent un rôle dans ce que l’on appelle le « quartet » aux côtés de l’Union européenne, aux côtés de la Russie, aux côtés des Etats-Unis. Vous représentez l’ensemble des autres puissances mondiales dans ce processus, de ce quartet, de cette feuille de route, mais jusqu’à présent, convenons-en, ce quartet a été relativement impuissant à relancer ce dialogue.

S.T. : Oui il est exact que nous sommes présents avec les trois puissances importantes qui ont toujours travaillé depuis des années, depuis des décennies, sur cette région. Et nous sommes là avec eux pour montrer la volonté de la communauté internationale de voir le règlement de ce problème, de ce problème tragique. Mais c’est vrai que pour avoir une action efficace quand il s’agit de quatre acteurs, il faut que les quatre acteurs soient du même avis, du même ton, avec le même degré de volonté politique. Et c’est vrai que depuis un certain temps ce n’était pas vraiment le cas. Donc notre espoir est de voir une concordance entre les quatre pour agir de la même façon, mettre les mêmes pas devant les problèmes en même temps. Et nous espérons qu’après les résultats de l’élection américaine, qui résout un élément d’incertitude, nous aurons  une impulsion nouvelle de la part de la Maison Blanche pour pousser dans notre sens au Moyen-Orient.

E.C. : Oui, parce que je présume que vous ne me contredirez pas si je vous dis que de l’ensemble des puissances représentées dans le quartet, les Etats-Unis d’Amérique sont manifestement la puissance qui a la confiance d’Israël. L’Union européenne est régulièrement taxée d’être pro-palestinienne ; les Nations Unies sont manifestement regardées par Israël comme un élément un peu perturbateur et peu sûr ; quant à la Russie, elle n’a jamais été considérée comme un allié d’Israël. Donc dans l’occurrence si la Maison Blanche ne bouge pas, qu’est ce qui pourrait faire bouger Israël ?

S.T. : C’est vrai que Washington aura un rôle clé mais je pense que vous n’avez pas été très gentil envers les autres acteurs. L’Union européenne, par exemple, joue un rôle très important en ce qui concerne l’aide économique qu’elle offre aux territoires. Et en ce qui concerne Israël, l’Union européenne est toujours un partenaire commercial d’importance. La Russie a entretenu de bonnes relations avec les deux parties à ce conflit et l’Union soviétique était parmi les premiers à reconnaître l’indépendance d’Israël. Donc je pense que vous avez un peu simplifié les choses en résumant la situation. C’est vrai que les critiques à l’égard des Nations Unies sont vives : nous avons des gens qui pensent que les Nations Unies représentent une majorité pro-arabe absolue, tout le temps, sur toutes les questions. Et je vois que ça produit, de temps en temps, un certain manque de confiance dans les positions prises par les Nations Unies. Mais même Israël reconnaît, en tant que membre des Nations Unies, l’importance d’avoir l’institution qui incorpore la légitimité internationale, engagée dans cette situation. Utilisons précisément l’influence que nous pouvons apporter du fait justement de notre universalité. Donc, je pense que les Nations Unies, comme l’Union européenne et les Russes ont également des contributions importantes à offrir dans le contexte du quartet et c’est justement la raison pour laquelle Washington a souhaité travailler avec les autres dans un quartet plutôt que d’agir seuls.

E.C. : On le sait, l’un des plus graves problèmes de cette zone proche-orientale, de cette Palestine et d’Israël, c’est le terrorisme. Alors, il y a ceux qui parlent de terrorisme d’Etat lorsqu’ils parlent d’Israël, il y a bien sûr en Israël toutes les victimes d’un terrorisme fou qui vient du monde palestinien. Comment régler un problème tel que celui-là ? On voit notamment beaucoup de représentants israéliens taxer la plus haute autorité palestinienne de terroriste.

S.T. : Bon, je ne veux pas entrer dans un jeu de mettre des mots sur des personnes individuelles. En ce qui nous concerne, le terrorisme est inacceptable. Il n’y a pas de justification. Quel qu’ils soient, quelles que soient ses raisons politiques pour agir, d’utiliser les moyens terroristes, de prendre les vies des gens innocents, des civils, des femmes, des enfants, qui sont justement les cibles très souvent choisies par les terroristes. Donc pour nous, le terrorisme est tout à fait condamnable.  Mais il est essentiel de séparer la question de ‘terrorisme’, et notre objection à chaque action terroriste prise par n’importe qui, est de le séparer de la question politique au Moyen-Orient parce que le problème du peuple palestinien précède de loin toute conversation sur le terrorisme. Il s’agit de quelque chose qui reste un problème à résoudre depuis presque soixante ans, cinquante-cinq ans. Et il est nécessaire d’agir pour résoudre ce problème dans son propre mérite. Ca veut dire qu’il faut mettre les deux questions à part pour pouvoir agir avec efficacité sur ce qui est important ; de trouver une solution politique pour régler le problème des millions d’êtres humains qui sont pris dans cette situation impossible dans la région.

E.C. : Alors, vous l’avez dit, l’une des solutions, l’une des clés gît peut-être dans le résultat de l’élection américaine qui vient de lever une des inconnues principales. En l’occurrence on se retrouve à nouveau pendant quatre ans avec une Maison-Blanche occupée par Monsieur George W Bush. Est-ce que, selon vous, cette continuité est un gage, un espoir pour la diplomatie ? Ou au contraire, est ce qu’en regard des quatre ans écoulés, vous avez peur qu’on ne débouche pas sur une solution ?

S.T. : Je pense qu’il existe vraiment un désir d’engager la volonté politique américaine en faveur d’une action positive au Moyen-Orient. C’est ce que nous entendons d’ailleurs de la Maison-Blanche. Vous avez sans doute tous entendu la conférence de presse du président Bush. Il est clair qu’on  apprend beaucoup de choses en exerçant un mandat politique, en exerçant les pouvoirs de l’autorité gouvernementale. Et je pense que pendant ces quatre ans, les gens qui, dans le gouvernement américain, sont chargés de ce dossier ont beaucoup appris.  Et le moment est venu maintenant de lancer les actions sur base de ce qu’ils ont appris et sur base justement d’une situation politique chez eux, c’est-à-dire ici à Washington, qui, je pense, donne aux autorités américaines beaucoup plus de flexibilité. Ils ont les mains un peu plus libres qu’avant l’élection nationale. Donc, nous avons beaucoup d’espoir que les choses vont marcher dans un sens positif dans les mois et les années à venir.

E.C. : Même si Monsieur Bush et son entourage le plus proche, on songe à Monsieur Cheyney, à Monsieur Pearl, à Monsieur Wolfowitz, ont dans les quatre années écoulées, et singulièrement depuis le 11 septembre 2001, agité l’explication binaire du monde avec un axe du bien, un axe du mal, qui parfois force alors le conflit à devenir binaire.

S.T. : En tant que fonctionnaire international, il ne m’appartient pas de commenter la politique intérieure d’un pays, un Etat membre des Nations Unies, mais j’ai bien l’impression que les choses ont évolué depuis la période où l’on entendait beaucoup de cet axe du mal .…  Je pense que le climat est différent, l’environnement tourne, et nous avons de bonnes raisons pour avoir des espoirs pour l’avenir dans le Moyen-Orient. Il y a une confluence de plusieurs éléments qui arrivent à point dans le contexte domestique de quelques partenaires et dans le contexte international de la région. Donc, il faut, je pense, regarder l’avenir, pas avec optimisme forcément, mais certainement avec un certain espoir.

E.C. : Oui Monsieur le Secrétaire général, j’entends bien, mais il faut aussi relever que régulièrement ces derniers temps les Etats-Unis ont été plutôt pointés du doigt pour un unilatéralisme de leur diplomatie, y compris dans leur diplomatie de guerre, plus que pour leur multilatéralisme. Ils ont notamment à un moment donné disqualifié l’action des Nations Unies, notamment pour la guerre en Irak. Alors, pensez-vous que là, c’est une parenthèse qui se referme ?

S.T. : Je pense que le multilatéralisme a toujours été un choix qui a été utilisé, même par l’administration qui vient d’être réélue. Chaque pays dans le monde agit parfois unilatéralement, surtout quand il s’agit de son propre territoire, de sa propre sécurité nationale ; et multilatéralement quand il s’agit des questions globales. La contradiction que nous avons avec les Américains est que, très souvent, leur sécurité nationale est liée aux questions globales, et donc la tentation d’agir unilatéralement sur des questions dans lesquelles nous, le reste du monde, préférons justement une approche multilatérale, existe. Et cette tentation, nous espérons que Washington n’y succombe pas trop souvent. On a vu sur la question Irakienne, et dans autres dossiers,  qu’il y a des gens justement au sein de l’administration à Washington qui sont prêts à agir sans tenir compte des souhaits du reste du monde.

Pour le moment, nous avons eu, même en Irak, une volonté d’engagement avec les Nations Unies. N’oubliez pas que, immédiatement après la guerre, les Américains et les Britanniques sont revenus au Conseil de sécurité pour demander notre appui, c’est-à-dire l’appui de la communauté internationale, sur le nouvel ordre en Irak. Et cet appui a été donné avec un certain enthousiasme de la part du reste du monde. Depuis lors, on a eu des problèmes, on a eu des problèmes sévères en Irak, on a eu beaucoup de morts du côté irakien et du côté américain. Mais les Américains ont toujours essayé d’utiliser les Nations Unies d’abord comme plate-forme sur laquelle ils peuvent engager d’autres pays, mais également comme une institution qui peut agir dans le même sens que les autorités à Bagdad. C’est les Nations Unies par exemple qui ont créé, qui ont assisté à la création de cette commission électorale indépendante qui est en train de travailler sur une élection en Irak en janvier. Nous avons eu l’idée d’écrire une loi électorale, nous avons des experts qui sont en train de former des experts irakiens, et toutes ces actions n’ont pas seulement été bien accueillies par les Américains, mais elles étaient souhaitées par les Américains : les Américains voulaient justement avoir une approche multilatérale pour assurer la légitimité d’un gouvernement irakien élu à la fin de ce processus. Donc, encore une fois, il ne faut pas trop simplifier l’action américaine. Il y avait des éléments unilatéraux certainement, mais il y avait également, même pendant l’année et demie qui s’est écoulée  depuis la guerre en Irak, il y a eu également des actions multilatérales menées par les Américains en étroite collaboration avec les Nations Unies.

E.C. : Est-ce que le fait de pouvoir tenir des élections dans la période prévue, en début de l’année prochaine, sera le test majeur de la réussite d’une action en Irak, et notamment de la limitation de l’action militaire que les Etats-Unis ont engagée? Est-ce qu’en quelque sorte, ce sera là le test majeur ?

S.T. : Je pense que c’est difficile de parler d’un seul test. N’oubliez pas que pour chaque élection il y a toujours trois éléments importants : Il y a l’élément politique, la volonté des acteurs politiques de participer dans un processus électoral ; il y a l’élément technique, ça veut dire d’écrire la loi électorale, d’avoir une commission, de faire toutes les actions nécessaires afin que des gens puissent voter librement ; et finalement, il y a l’aspect ‘sécurité’, la sécurité compte parce que si les candidats politiques n’osent pas aller en campagne électorale, si les électeurs n’ont pas le courage d’aller dans un endroit où ils vont déposer leur voix parce qu’ils craignent d’être attaqués, là on aura un problème sévère.

       En ce qui concerne la question politique, je pense pour la plupart nous avons les conditions positives. La majorité des partis politiques, des forces politiques en Irak sont en faveur de ce que nous sommes en train de faire pour aider la commission électorale pour que l’élection puisse se tenir en janvier.
En ce qui concerne les considérations techniques, tout est en ordre jusqu’à ce point là. Il reste évidemment des choses importantes à faire d’ici janvier, mais pour le moment nous avons fait la formation nécessaire de fonctionnaires irakiens afin qu’ils soient chargés des élections, et il reste des choses à faire mais pour le moment nous sommes sur le bon calendrier.

       Finalement, il reste la question ‘sécurité’, et la sécurité, il faut l’admettre, est loin d’être garantie. Et c’est quelque chose qu’il faut voir sur le terrain. Est-ce que les conditions de sécurité peuvent être améliorées jusqu’à un point où on peut avoir une élection ? Pas seulement une élection libre politiquement, mais une élection dans des conditions qui permettent qu’au jour de se présenter librement et de voter pour les gens qu’ils favorisent, partout dans le pays. Cela reste à voir.

E.C. : D’autant plus, Shashi Tharoor qu’en terme de violence en Irak, les Nations Unies ont payé un très lourd prix, vous l’avez rappelé. Rappelons aussi, qu’il y a un peu plus d’un an et demi, le 19 août 2003, votre collègue et ami, Monsieur Sergio Vieira de Mello périssait avec d’autres dans un attentat violent. Depuis lors, de très nombreuses autres victimes ont été fauchées par la violence en Irak. Quelles sont les conditions pour mettre fin à cette violence ? Que le peuple ressente un mieux-être économique ?

S.T. : Oui, l’économie est un facteur mais ce n’est pas le seul facteur. Je pense qu’il y a en Irak des gens qui peuvent être persuadés d’entrer dans l’espace politique comme on vient de le voir avec Moktada Assadre et les gens autour de lui qui ont, n’oubliez pas, il y a quelques mois, levé les armes contre les autorités irakiennes et contre évidemment les troupes américaines et britanniques. Ces gens-là sont maintenant dans le jeu politique de l’Irak, ils veulent se présenter comme candidats aux élections, ils veulent agir politiquement. Donc, il y a une action importante, à prendre dans chaque pays, qui est, dans ce contexte de violence, d’inviter les éléments qui peuvent être persuadés de participer au processus démocratique plutôt que d’utiliser la violence. Mais il y a certainement ceux qui ne peuvent être persuadés ; il y a certainement ceux qui sont, de cœur, fondamentalement opposés à ce changement d’ordre en Irak qui a eu lieu après la chute de Saddam Hussein. Et là, pour ces gens-là, malheureusement, il n’y a que l’action militaire ou l’action policière, c’est-à-dire des actions de sécurité, pour résoudre le problème de violence.  Pour des gens qui ne veulent pas obtenir l’ordre par des moyens politiques parce qu’ils ne pensent pas pouvoir gagner, et qui pensent que pour eux il n’y a que la violence, malheureusement la seule réponse qui est disponible est justement la violence. La violence décidée de préférence par un  gouvernement élu est légitime, mais ces deux choses doivent aller de paire. Ca veut dire des actions démocratiques, des actions d’ouverture de  l’espace politique à un maximum d’acteurs disponibles et de l’autre côté des actions fermes et justes des gardiens de la loi pour assurer que les criminels, les terroristes, ceux qui utilisent la violence à des fins politiques soient justement rejetés avec des actions décisives du gouvernement.

E.C. : On est évidemment tentés, Shashi Tharoor, d’établir un parallèle avec la situation en Afghanistan. L’intervention américaine appuyée là par la communauté internationale pour mettre fin à la fois au régime des talibans et si possible à l’époque, et cela n’a pas été atteint, capturer les réseaux Al-Qaïda et leurs têtes : le Mollah Omar et Monsieur Ben Laden. La situation en Afghanistan est passée maintenant par une élection, Monsieur Hamid Karzaï vient d’être légitimé comme président afghan. C’est une voie encore fragile, mais diriez-vous que là, progressivement les choses se normalisent ?

S.T. : Oui, nous avons l’impression que les choses se normalisent. Peut-être lentement dans quelques régions du pays, il ne faut pas s’attendre à ce que tout soit parfait au cours d’une bonne élection. Mais l’élection a été bonne, nous été très encouragés par la participation enthousiaste de la population et les résultats qui ont confirmé justement la réélection, la reconduction d’Hamid Karzaï qui ne sont plus contestés par les autres participants. Donc, nous avons, je pense, établi non seulement un gouvernement élu et légitime, mais des conditions à un environnement politique dans le pays qui est très, très positif et très encourageant.

Mais ça ne veut pas dire que tout est résolu, il y aura une autre élection à suivre au cours de l’année prochaine : une élection parlementaire. Et là la situation reste compliquée surtout au niveau de la sécurité. Et il y a également ce problème énorme de narcotrafiquant n’est-ce pas, les drogues qui sont cultivées en Afghanistan depuis la chute des talibans, et qui posent également des dangers pour des pays en dehors de cette région parce que les drogues produites par cette économie afghane malheureusement arrivent dans vos pays en Europe et ailleurs dans le monde et compliquent la vie de nombreux jeunes et d’autres personnes dans le monde. Donc, il faut agir contre ces producteurs de drogue en Afghanistan, mais si on reprend les moyens de vie de ces fermiers et paysans qui cultivent les drogues, il faut pouvoir leur offrir quelque chose d’autre pour pouvoir vivre. Et, je pense que nous sommes loin d’une solution satisfaisante à ce problème économique en Afghanistan.

Donc, on fait des progrès mais ce sont des progrès qui incorporent réellement une connaissance de quelques risques, de quelques dangers.

E.C. : Il faut à la fois réussir à faire, à créer la paix et puis à la maintenir – « peacemaking » « peacekeeping »- ce sont deux concepts que les Nations Unies, au minimum depuis ces dix dernières années, nous ramènent régulièrement dans l’actualité. Ces derniers temps, il semble que le « peacemaking » soit plus du ressort d’une grande puissance et que le « peacekeeping » soit plus du ressort des Nations Unies … Là aussi je simplifie sans doute …

S.T. : Oui, c’est vrai (rires) … je vois que vous êtes très bien préparé mon cher ami. Je voulais dire simplement que si vous regardez bien les  actions de ce que nous appelons en anglais « peace-enforcement », c’est-à-dire l’imposition de la paix par des armées ou des actions militaires, c’est vrai que cela on le laisse aux pays qui ont les moyens, qui ont les capacités de prendre ce genre d’actions-là. Parce que les Nations Unies ne sont pas vraiment équipées par les Etats membres pour un agent de l’ « enforcement », de l’imposition de la paix. Mais ce que nous pouvons faire assez bien nous pensons, avec modestie, c’est justement de pouvoir négocier de promouvoir la paix, de créer la paix comme vous avez dit par des moyens diplomatiques ; d’utiliser la légitimité, l’universalité qui réside ici, pour suivre le chemin diplomatique. Et encore, une autre chose que nous pouvons faire, est d’envoyer des casques bleus ou des observateurs militaires pour maintenir une paix dès qu’une paix est agréée par les parties concernées. Mais quand il s’agit d’une guerre, d’une situation de grande insécurité où c’est nécessaire de presque aller en guerre soi-même pour imposer une paix, ce n’est pas quelque chose pour les Nations Unies.

E.C. : Ce qui suppose des moyens et de la volonté politique, vous venez de le définir, mais les moyens et la volonté politique sont probablement dans les époques les plus récentes ce que les Etats ont le plus rarement offert aux Nations Unies, singulièrement les moyens humains et les moyens financiers.

S.T. : C’est vrai. Mais en même temps il faut admettre que notre budget pour le maintien de la paix a presque doublé : depuis un an, nous sommes à presque quatre milliards de dollars et demi, et c’était la moitié il y a un an et demi, donc il y a eu quand même une hausse des besoins. Si vous regardez l’Afrique, au Libéria, en Côte-d’Ivoire, maintenant on se prépare à aider les habitants du Darfour au Soudan ; en même temps, on a eu une action sur Haïti qui est toujours en train de se mettre en place... Donc, il y a beaucoup à faire pour les Nations Unies en dépit du fait qu’il y a d’autres actions que nous ne menons pas, que nous laissons aux grandes puissances. Il y a 18 opérations de maintien de la paix partout dans le monde où il n’y a que les Nations Unies qui sont capables et prêtes à agir. Donc, nous faisons des demandes qu’il est peut-être un peu difficile pour quelques gouvernements de remplir. Il y a toujours les gouvernements des pays en  développement, des pays du Tiers Monde qui sont prêts à nous fournir des soldats. Mais l’équipement, la logistique et l’argent, là nous nous tournons vers les pays développés. Et idéalement, nous aimerions également avoir des soldats des pays développés afin justement de mettre tout ce que la communauté internationale est capable d’offrir au service de notre humanité commune.

E.C. : Monsieur le Secrétaire général, il est à l’évidence aussi que vous attendez sans doute avec impatience le résultat des travaux de la commission qui réfléchit à l’évolution et à la modification même de fonctionnement et de structure peut-être des Nations Unies. C’est un rapport je pense attendu pour début décembre. Est-ce que vous en avez déjà les grandes lignes ?

S.T. : Quelques lignes oui, mais les personnes éminentes sont toujours en train de travailler sur le rapport. Cette semaine elles espèrent pouvoir conclure la délibération et puis écrire le rapport final dans les semaines à venir. Donc, je pense que nous serons autour du 1er décembre lorsque nous pourrons avoir ce rapport. C’est un rapport important parce que cela répond aux défis posés par le Secrétaire général Kofi Annan en septembre dernier où il a dit que nous sommes arrivés à une croisée de chemin ; il faut choisir une voie ou l’autre : laisser traîner les choses, comme on l’a vu l’année dernière en Irak, ou une autre voie. On devrait examiner de près les questions primordiales de l’architecture même du système international que nous avons établi depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Et, je pense que les gens qui sont en train de travailler là-dessus ont été encouragés d’agir avec imagination et même avec audace. Donc nous attendons toujours des propositions intéressantes, peut-être même provocatrices, qui obligeraient les chefs de gouvernement du monde de revenir aux Nations Unies pour l’Assemblée générale prochaine, l’année prochaine, avec des décisions de changer quelques aspects importants de la façon dont le système international fonctionne. Donc, le soixantième anniversaire des Nations Unies qui aura lieu l’année prochaine ne sera pas seulement un anniversaire à célébrer, mais l’occasion de voir le renouvellement de notre mission dans le monde.

E.C. : Et probablement aussi de développer une fois de plus les efforts d’information et de communication qui sont votre tâche principale. Avertir les opinions publiques pour qu’elles fassent à leur tour pression sur leurs propres gouvernants …

S.T. : Absolument, c’est essentiel ! Notre Charte des Nations Unies commence avec les mots « nous les peuples », et sans des peuples partout dans le monde, éduqués et bien informés sur les Nations Unies, les gouvernements n’auront pas vraiment une bonne motivation pour nous aider et travailler avec nous. Donc, les peuples comptent, et c’est justement mon devoir et notre tâche collective ici aux Nations Unies d’engager les peuples du monde pour ces grandes fins pour lesquelles les Nations Unies ont été établies il y a 59 ans.

E.C. : Shashi Tharoor, vous avez été depuis plus d’une décennie déjà, voire plus, l’un des plus proches confidents et l’un des plus proches collaborateurs du Secrétaire général actuel Kofi Annan. Beaucoup disent à la fois la difficulté de cette tâche, de votre tâche collective, de la sienne également, beaucoup disent également que vous pourriez avoir le profil un jour pour lui succéder. En regard de la difficulté de la tâche, est-ce que c’est quelque chose que l’écrivain et l’homme de pensée que vous êtes pourrait recevoir ?

S.T. : Je pense que maintenant j’ai pas mal de choses à faire dans mon mandat actuel, et je reste dévoué à accomplir les tâches que Kofi Annan nous a offert de faire. Pour le moment, il y a beaucoup de choses à faire et je ne pense pas au-delà des deux années qu’il reste au mandat de Kofi Annan. Il y a un travail que nous allons accomplir, je pense, avec enthousiasme et émotion. Et je suis là avec lui, à ses côtés.

E.C. : Shashi Tharoor, je vous remercie. Je rappelle à celles et ceux qui nous ont écouté que vous êtes le Secrétaire général adjoint des Nations Unies en charge de la communication et de l’information, l’un des plus proche de Kofi Annan également sur le terrain depuis longtemps. Merci de nous avoir accordé cette interview ce soir.

S.T. : Merci et bonne fin de journée.




 

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